Le livre des Contes Défaits s’est définitivement refermé

Il est 23 heures et des poussières, ce samedi 28 septembre à Port-Leucate. La salle de spectacles de l’Espace Henry de Monfreid s’est entièrement vidée de sa centaine de spectateurs. Il ne reste plus que la scène, encore encombrée de décors, accessoires et costumes, comme témoin de ce qui vient de se jouer quelques minutes auparavant : la dernière des Contes Défaits.

Le grand livre rouge aux lettres d’or, ouvert pour la première fois au public de Villemolaque en mai 2014, s’est donc refermé pour la dernière fois dans l’Aude, plus de cinq ans et soixante représentations plus tard.

Jamais nous n’aurions imaginé, au moment des premières répétitions, tout le chemin que parcourrait cette pièce. A cette époque, le Théâtre de l’Inattendu n’en était qu’à ses balbutiements, et n’était même pas officiellement créé. Le lieu n’était encore qu’un sombre et poussiéreux hangar, les répétitions se faisaient à même le sol en béton, les murs étaient en parpaings et il n’y avait ni isolation ni chauffage. La Compagnie C.pasunevie, toute jeune, comptait ses comédiens sur les doigts d’une seule main. Aux deux membres fondateurs Véronique Olive et Eric Puche, s’étaient greffés les anciens compagnons de route Nathalie Baixas et Christophe Sirac, rejoints peu après par la petite nouvelle Mélanie Deloffre.

Si vous lisez aujourd’hui le texte original de Guillaume Pascal, vous ne reconnaîtrez sans doute pas nos Contes Défaits. Au fur et à mesure de nos répètes, nous l’avons remanié, disséqué, reconstruit, modifié, supprimé et complété. A chaque répétition, dans la poussière du lieu, ou au cours de nos repas dignes de Top Chef préparés à tour de rôle par chacun des comédiens à l’issue de celle-ci, de nouvelles idées germaient, certaines adoptées et validées, mais beaucoup recalées après avoir été testées de façon infructueuse. Vous n’avez malheureusement pas eu, cher public, la chance d’assister à la traversée de la scène en tyrolienne par le lapin d’Alice, aux roulettes greffées à même le costume des nains, qui n’ont évidemment par supporté le poids des comédiens, au gaz laissé allumé par Cendrillon dans la scène de Barbe-Bleue elle-même supprimée du spectacle, au changement magique de couleur de tee-shirt du Prince, et à environ une centaine d’autres encore… Ce travail artisanal, mais collégial, en tout petit comité, permettait en contrepartie un foisonnement d’idées et d’imagination, et un sentiment de cohésion au sein de la troupe.

Mais ce travail n’aurait pas pu aboutir sans le soutien des différents techniciens venus nous prêter main forte tout au long de ces années de représentations. Au son, à la lumière, ou à la régie plateau, ces petites mains de l’ombre ont œuvré à nos côtés pour le succès de la pièce. Nous les en remercions ici : Stephen, Domi, Annie, Pascal, Bernard, Yves, Mahdia et ceux qu’on aurait oubliés… Merci pour tout !

Car en parallèle de la tournée des Contes Défaits s’écrivait l’histoire du Théâtre de l’Inattendu. Les premiers ateliers s’ouvraient, et la troupe grandissait. Et c’est en provenance de ces ateliers que nous ont rejoints ces techniciens, mais aussi certaines comédiennes, pour pallier à des remplacements de dernière minute, des indisponibilités diverses, ou même des arrêts définitifs. C’est le cas de Cathy Bens et Dominique Dosch, qui ont assuré ces intérims avec succès. Merci à elles, tout comme à notre Zaza nationale, Isabelle Legendre, de la Compagnie Quiproquo, venue notamment nous prêter main forte pour la résidence à la Boîte à Rires de Perpignan.

Ah, la B.A.R. ! Une série de 18 représentations, en 3 semaines. Une copie miniature du livre, créée  pour l’occasion. Une nouvelle mise en scène, des teasers vidéos, et une organisation militaire pour arriver à jouer 5 soirs d’affilée par semaine, après nos journées de travail respectives. Une expérience inédite pour la troupe, dont on se souviendra, en bien comme en mal. Une expérience épuisante, mais formatrice. Être certains soirs plus nombreux sur scène que dans le public, ça vous resserre une troupe ! La tournée des Contes a repris de plus belle, jusqu’à ce dernier soir de septembre 2019.

Le livre s’est donc définitivement* refermé, après cinq années de bons et loyaux services. Il n’est plus aussi étincelant qu’à ses débuts, il porte les cicatrices des nombreux déplacements, chargements et déchargements effectués au cours de ces années. De la minuscule salle de restaurant de Las Illas au bout de l’interminable route en lacets qui serpente au-dessus de Maureillas, aux magnifiques écrins de Thuir et Saint-Estève ; de la petite bourgade de Meyrueis au fin fond de la Lozère, aux grands festivals de Nîmes ou Narbonne, il nous a fidèlement suivi partout. Sans cesse rafistolé, remanié, consolidé, il a été notre lourd mais solide compagnon de tournée, sans jamais nous lâcher. Il est grand temps pour lui de prendre une retraite bien méritée.

Il emporte avec lui des milliers de souvenirs et d’émotions, témoin qu’il était de nos bonheurs et de nos malheurs. De nos disputes à quelques secondes d’entrer sur scène, aux moments de franche rigolade. De nos doutes, notre trac, notre stress, et notre fierté d’entendre à chaque fois les rires et les applaudissements nourris du public. De nos moments de convivialité avant et après les représentations, dans les bons restaurants comme dans nos pique-niques improvisés, avec la rosette qu’il ne fallait surtout pas oublier. Du plaisir d’être tous ensemble, tout simplement, parce que même si « C’est pas une vie », le théâtre c’est ça aussi !

 

 

 

*Définitivement, pas tout à fait… Le livre se rouvrira une ultime fois, en cercle très privé, pour une dernière représentation bien particulière, où les comédiens tenteront de relever un pari assez fou. Mais chut… c’est un secret !